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Ce texte souhaite relancer le débat sur le patrimoine en général et le patrimoine historique bâti à Marrakech et sa région en particulier, ainsi que sur les démarches et les méthodes d’intervention pour sa sauvegarde dans les règles de l’art, sa protection et sa mutation. Il souhaite faire reconnaitre au patrimoine Marrakchi sa juste valeur et la place qu’il devrait occuper dans sa Région ainsi que dans la société marocaine. Ce, à différentes temporalités, non seulement celle du court terme et médiatique ; et aussi en intégrant les différentes préoccupations politiques, économiques et sociales.

Marrakech est la ville de la culture et du patrimoine, c’est la 4ème plus grande ville au Maroc avec 930 Milles habitants environ, recensés l’année 2014. De par son histoire et sa position géographique, la ville impériale rouge possède un patrimoine riche et diversifié, mais aussi une forte capacité d’adaptation et d’ouverture, ainsi qu’un potentiel humain, matériel et immatériel très favorable au développement et à la croissance. Ces caractéristiques portent Marrakech au rang des global cities, et par ailleurs, conforte son inscription sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO à valeur universelle exceptionnelle. La médina de Marrakech est décrite par le texte de son classement à l’UNESCO comme étant « l’exemple achevé d’une grande capitale islamique de l’Occident méditerranéen ». Elle possède un patrimoine vivant remarquable de chefs d’œuvres d’art et d’architecture. Sa partie historique est restée authentique, et ce malgré la forte pression démographie, économique et urbaine.

Par ailleurs, ce texte souhaite rappeler objectivement l’état critique des cultures constructives et du patrimoine Marrakchi aujourd’hui, mais également que la réhabilitation de ces cultures et des lieux du patrimoine est tributaire de la réhabilitation des conditions de vie et de la mémoire des femmes et des hommes. L’état critique du patrimoine bâti marocain en général et celui de Marrakech et sa Région, le besoin en logements économiques décent ainsi que la volonté du gouvernement marocain d’intégrer la durabilité et le respect de l’environnement, notamment dans l’acte de construction et de planification, démontrent d’une conjoncture actuelle en quête de la mémoire et de l’histoire. 

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Photo : Abdelghani Tayyibi

GOUVERNANCE : IMPLIQUER LA SOCIETE CIVILE

Ce texte souhaite affirmer la dynamique du patrimoine. C’est une fois de plus l’affaire de tous, il nécessite à cet égard une gouvernance appropriée, et interpelle de nouvelles approches pour sa transmission. Le patrimoine n’est pas l’affaire de l’Etat central seul et de ses techniciens, il concerne, notamment, les Régions, les Collectivités locales, la société civile et les associations. Les établissements et institutions gouvernementales et de la société civile spécialisés et compétents dans la sauvegarde et la transmission du patrimoine, et agissant concrètement en tant que tel, sont quasi inexistants.

Aussi, ce texte souhaite que l’on réponde à la question : Quelle est la place du citoyen dans le processus patrimonial ?, notamment, en se basant sur les textes réglementaires et législatifs, ainsi que les chartes existantes en la matière. Il est admis aujourd’hui que l’approche participative en général, mais aussi en particulier auprès des populations cibles n’est pas une simple consultation à postériori, mais prendre une part effective de responsabilité dans les décisions relatives aux projets d’intervention sur le patrimoine et sa transmission avant les procédures et pendant les négociations sur la nature des interventions et leur consistance. L’implication du citoyen dans le processus patrimonial participe à l’amélioration de la qualité du débat et la mise en place d’une co construction des politiques culturelles. C’est ainsi que des textes référentiels ainsi que des structures devraient compléter ceux qui existent afin de compléter le cercle des acteurs en charge du patrimoine.

Les collectivités locales devraient être associées et impliquées de même dans le processus d’intervention sur le patrimoine, son inventaire, sa reconnaissance, sa gestion et la mise en œuvre des projets y afférents, et ce en clarifiant de même que pour les associations, leur rôle et leur part de responsabilité dans le processus.

TRANSMETTRE LES SAVOIRS ET LES SAVOIR FAIRE

Ce texte souhaite insister sur l’intérêt à réhabiliter autant les savoirs et les savoirs faire, que l’architecture, l’art, et l’histoire, que les bâtiments, les sites et les territoires. En effet, le Maroc manque de compétences suffisantes et des bonnes pratiques contemporaines dans les domaines d’intervention sur le patrimoine bâti et paysager, de production d’un patrimoine. Les cultures constructives « médinales » de Marrakech et de sa région, sont menacées et se trouvent en réel danger de disparition. Elles sont détenues par le groupe des maallems, non constitué et reconnu dans les circuits officiels. Le manque d’une stratégie globale, claire et partagée pour la transmission, ainsi que le contexte de l’administration marocaine encore fortement centralisée et très peu portée sur la recherche et l’innovation rendent cette situation plus complexe. La capitalisation du savoir-faire en termes de construction en terre crue et autres matériaux locaux associés pris en exemple demeure insuffisante et non vulgarisée, il est transhumé par quelques Maitres-maçons et n’a pas évolué en un savoir codifié. Seul un guide technique officiel qui date de 2008 existe. Il illustre l’absence d’expertise et de compétences dans ce domaine.

Marrakech se positionne ces dernières années sur le plan de l’enseignement supérieur et universitaire, en pôle national mais surtout régional. Elle abrite, entre autres, l’une des plus importantes universités au Maroc Cadi Ayyad qui dispense plus de 162 filières accréditées ; ainsi que la première université polytechnique privée de Benguerir Mohammed VI, un futur pôle du savoir et de la formation qui ambitionne de hisser le Maroc au rang des Etats qui investissent dans la Recherche et le Développement R&D.

La jeune Ecole Nationale d’Architecture de Marrakech (ENAM) qui vient d’être créée est une plu value de taille dans cette plate-forme existante. Les missions de l’Etablissement, surtout complétées par les prescriptions du nouveau décret portant sa réorganisation de 2013, lui confère un rôle déterminent au vu de cet emplacement stratégique, et par conséquent sa proximité des régions des cimes et du sud. Ces considérations ont éclairé tôt sur une vocation à attribuer à l’enseignement de l’architecture à Marrakech, qui va être liée précisément à la transmission et à la formation dans les domaines des cultures constructives et du patrimoine, avec les dimensions locale et internationale.

En effet, trente trois ans après l’installation de l’Ecole Nationale d’Architecture de Rabat, son Site à Marrakech s’est installé dans l’annexe de l’Etablissement, l’année scolaire 2012/13. Ce Site se concrétise par la création effective de l’Ecole Nationale d’Architecture de Marrakech conformément au décret de sa création n°2.13.497 du 01 Juillet 2013, apparu au Bulletin Officiel le 08 Aout 2013. Cette action aurait le mérite de déclencher une réflexion profonde sur l’état actuel et d’avenir de la discipline et de la profession d’Architecte, ainsi que sur la qualité de l’enseignement et de l’architecture au Maroc, surtout étant portée par les différentes instances de tutelle. Le débat amorcé avec l’équipe ministérielle confirme cette volonté, et conforte l’intérêt public de l’architecture et le rôle prépondérant de l’architecte dans la cohésion des cités.

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Photo : Abdelghani Tayyibi

La ville du patrimoine Marrakech ainsi que sa région et le sud du Maroc ressourcent parfaitement cette volonté. L’attrait existant ainsi que les atouts et spécificités précités, profitent favorablement à la mise en place d’un enseignement d’excellence lié aux territoires, et de formations qui favorisent la transmission des savoirs et des savoir-faire associés à l’héritage architectural et urbanistique. La présence d’Universités, d’établissements, d’institutions, ainsi que de personnes ressources compétentes et qualifiées, impliquées dans les domaines liés aux métiers du patrimoine, du bâtiment, de l’aménagement, et du territoire, renforce cette tendance.

ASSOCIER LE PATRIMOINE MARRAKCHI AU DEVELOPPEMENT ECONOMIQUE ET SOCIAL

La programmation de projets dans les tissus du patrimoine bâti Marrakech exige des démarches globales et spécifique propres, notamment, pour toute intervention de restauration directe. Etant donné la fragilité des lieux et des sites et leur importance historique, la durabilité et la responsabilité des actions portées dépendront de la capacité de maitrise de l’existant et de la mémoire des lieux ainsi que de leur devenir projeté. C’est une occasion propice, par ailleurs, pour une action de mutation et de transmission. L’intervention sur le patrimoine répondra ainsi à des objectifs de développement économique et sociale intégrés et soucieux de l’épanouissement de l’Homme et du respect de son environnement.

Une connaissance approfondie doit être menée à différentes échelles, qui tracent avec précision l’histoire, l’état de lieux originel, l’évolution, ainsi que les interventions architecturales et d’aménagement survenue à notre époque. Des actions concrètes correctives et prospectives devraient être entreprises dans les meilleurs délais pour ce qui concerne des lieux du patrimoine sensible et menaçant ruine, comme est le cas des médinas et des ksour et kasbah, dans le cadre de projets prioritaires avec des programmes de gestion, d’évaluation, d’impact, de recherches archéologiques et de programmation culturelle.

C’est ainsi qu’apparait l’inventaire systématique du patrimoine bâti et paysager, à faire reconnaitre avec un consensus commun aux parties prenantes, comme élément primordial à mettre en pratique, dans le processus patrimonial et de développement durable de Marrakech et sa région. Cette action stratégique mettra à contribution l’ensemble des acteurs concernés, et les institutions gouvernementales, ainsi que la Région Marrakech-Safi, les collectivités locales et les associations compétentes dans ces domaines.

Une instante dédiée à cet inventaire ainsi qu’à sa reconnaissance en tant que patrimoine à protéger gagnerait à être mise en place, à savoir, une Délégation Interministérielle, une Fondation, une Agence Spécialisée…, etc. Cette instance devrait être basée sur une politique régionale volontariste, une légitimité Nationale avec des missions claires et précises, ainsi que des ressources et moyens d’actions adaptés, et des partenariats solides notamment avec la société civile et les établissements d’expertise technique.

ASSOCIER LE PATRIMOINE MARRAKCHI AU DEVELOPPEMENT DURABLE

L’Habitat est le premier consommateur d’énergie avec une part d’environ 36% de la consommation totale du Maroc, dont 29% environ réservée au résidentiel et le reste pour le tertiaire. Le choix des matériaux de construction devrait prendre en compte les préoccupations sanitaires, environnementales et énergétiques. Un développement durable et éco responsable met en relation l’industrie de la construction et la consommation des ressources naturelles et énergétiques. Les principaux textes législatifs et réglementaires qui existent à ce sujet sont la loi 47-09 de 2009 relative à l’efficacité énergétique, le règlement thermique de construction, la stratégie d’atténuation des émissions des gaz à effet de serre du secteur de l’habitat, et le Programme de l’Alliance mondiale pour le bâtiment et la construction.

Le tissu urbain de la médina de Marrakech, et des médinas marocaines d’une manière globale, vérifie idéalement les applications variées et exemplaires de l’architecture, de la construction et de la planification spéciale à caractère passif. Sa construction originelle répond aux objectifs de l’écologie et du respect de l’environnement. Les indicateurs connus dans ce sens sont propres à la conception du bâtiment, sa structure ainsi qu’au tissu urbain, l’ingénierie, la culture, l’histoire, et l’organisation sociale : 1) matériaux bio ressourcés, 2) techniques de construction et des savoirs faire ayant les performances techniques, thermiques, acoustiques et fonctionnels durables et éco responsables, 3) formes architecturales et agencements contextuels et adaptées à l’environnement, 4) groupements collectifs « urbains », espaces publics adaptés, et organisations sociales, culturelles et édifices confortables spécifiques.

Une première approche consiste à associer d’une manière globale le patrimoine bâti et paysager au développement durable pour un objectif partagé qui celui de préserver un cadre de vie harmonieux et équilibré. Il s’agit dans les faits d’harmoniser les outils de protection du patrimoine et de l’environnement en les respectant mutuellement dans la mise en œuvre des stratégies d’intervention sur l’existant. Le patrimoine est une ressource à transmettre aux générations futures au même titre que les ressources naturelles et énergétiques.

Des mesures audacieuses et innovantes sont nécessaires pour orienter les programmes vers des solutions plus durables et résilientes. Les modèles standardisés et prescriptifs sont à éviter au profit d’une approche intégrée et adaptées aux différents contextes existants. Il y a lieu de faire l’effort nécessaire pour intégrer pleinement le patrimoine culturel et créatif ainsi qu’une compréhension de l’imagination et de l’intelligence collective de la population. Ces éléments sont des prérequis pour une ville sûre, conviviale, résiliente et durable. Les orientations indispensables pour faire évoluer la médina de Marrakech vers une ville du patrimoine durable sont à puiser dans les stratégies qui considèrent la culture comme la dimension durable la plus efficace du développement. La créativité est en effet un « améliorateur urbain » et un catalyseur pour le développement durable.

Abdelghani Tayybi